Corinne Bourbeillon, photographe sous-marine
Moi essayant d’avoir l’air cool et détendue avec ma cagoule et ma combi étanche dans les eaux bretonnes, beaucoup trop fraîches à mon goût… (Grottes du cap Fréhel, Saint-Cast, Côtes-d’Armor, juillet 2021, photo par Olivier Delorieux)

Plonger sans voyager

#Climat #Océan #Avion

  Entre deux voyages

De mars 2020 à ce mois de novembre 2022, j’ai arrêté de voyager pour plonger. Au départ à cause du Covid et des restrictions sanitaires de déplacement. Mais depuis la réouverture des frontières, je n’ai toujours pas repris l’avion. Et je me dis que ce n’est pas plus mal pour mon empreinte carbone et le climat…

Bref, mes « petites bulles d’ailleurs » (le titre de ce blog) sont devenues des « petites bulles d’ici »… 😂 Au-delà de la blague, me voici face à plusieurs dilemmes.

Dilemme n° 1 : l’eau froide

Fini la bamboche des mers chaudes exotiques ! J’ai quand même refait des bulles et de la photo sous-marine depuis 2020, heureusement. Mais uniquement en France et à la belle saison. Donc dans des eaux « froides » à « fraîches », selon mes critères de plongeuse super frileuse. De 14°C à 20°C en Bretagne (début et fin d’été). Autour de 22°C en Méditerranée (en été et au-dessus de la thermocline, parce qu’en dessous, les températures, ce sont les mêmes qu’en Bretagne 😂).

Des températures supportables pour quelques minutes de baignade au soleil, mais beaucoup moins en plongée quand on reste immergé(e) près d’une heure sous l’eau… 🥶 J’ai donc adopté la combinaison étanche pour les eaux bretonnes « froides », et la combinaison humide très épaisse (7 mm) pour les eaux méditerranéennes « fraîches ». (Je vois d’ici les plongeurs de lac ricaner : comprenez bien qu’en deçà de 12-13°C, c’est pour moi de l’eau « glacée » dans laquelle je n’irai JAMAIS.)

Alors oui, la combinaison étanche, c’est LA solution contre le froid. Pour ceux qui ne connaissent pas : on reste au sec dedans, et on s’habille de vêtements chauds dessous, polaire et chaussettes. Et je m’y suis mise… La vérité ? C’est miraculeux, ça a changé ma vie de plongeuse bretonne (en carton).

Je me suis formée à son utilisation en 2020 lors d’un stage à Trébeurden (Côtes-d’Armor). L’été d’après, j’ai commencé par en louer une, avant d’investir dans ma propre combi pour la saison suivante. Toute la difficulté a été de trouver un modèle d’occasion bien à ma taille (parce que neuf, c’est vraiment un gros budget, ce genre d’équipement). Mais ça, c’est fait… 👌

Pour ceux qui me connaissent sous l’eau (même à 25°C, je peux en ressortir les lèvres bleues et toute tremblante, lire ici et et encore ), ça paraît dingue : moi, la plongeuse des vacances en mers chaudes turquoise, je plonge désormais sans frémir en Manche dans de l’eau verte à 15°C.

Corinne Bourbeillon, photographe sous-marine
Moi essayant d’avoir l’air cool et détendue avec ma cagoule et ma combi étanche de location dans les eaux bretonnes, beaucoup trop fraîches à mon goût… (Grottes du cap Fréhel, Saint-Cast, Côtes-d’Armor, juillet 2021, photo par Olivier Delorieux)

OK, la combi étanche, c’est merveilleux, mais c’est quand même plein de contraintes en plus…

D’abord, il faut trouver et choisir les bonnes fringues thermiques à enfiler dessous, en fonction de la température de l’eau ET du type de combi : une étanche néoprène (mousse de caoutchouc) a une épaisseur qui isole un peu, une échanche trilaminée (sorte de « toile » technique), c’est comme un K-Way, ça n’isole pas du tout. Ensuite, il faut apprendre à se glisser dans cette combinaison-scaphandre comme une astronaute (pas trop compliqué), puis ajouter une cagoule et des gants (je hais ces trucs), et enfin se lester de kilos de plomb supplémentaires à cause d’Archimède (il y a un plus gros volume avec la couche de vêtements et l’air qu’on injecte dedans).

Bref, comment dire… La combi « sèche », ça n’est pas très aquatique, comparé à la seconde peau des combis humides. On s’y fait, bien sûr, mais je ne suis pas méga fan. Ceci dit, le froid étant mon ennemi absolu, entre deux maux, j’ai choisi le moindre… Dilemme résolu.

La plongée, c'est glamour... Selfie sous-marin made in BZH, avec ma combi étanche d'occasion et l'indispensable cagoule. (Aber Benoît, Finistère, septembre 2022)
La plongée, c’est glamour… Selfie sous-marin made in BZH, avec ma combi étanche d’occasion et l’indispensable cagoule. (Aber Benoît, Finistère, septembre 2022)

Dilemme n° 2 : l’avion et l’empreinte carbone

En fait, le vrai problème, c’est que les mers chaudes, c’est loin, et qu’on n’y va pas en train. Et prendre l’avion, ça fait carrément exploser l’empreinte carbone… Oui, grosse prise de conscience dans ma petite tête de plongeuse ex-globe-trotteuse (nan, en vrai, j’étais déjà bien au courant et pas très à l’aise avec ça).

Le Covid ayant mis un stop aux voyages aériens pendant deux ans, ça m’a laissé le temps de me documenter à fond sur le climat et l’océan. De mieux comprendre les conséquences de nos rejets excessifs de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, qui entraînent notamment le réchauffement et l’acidification de l’eau à grande vitesse. (Spoiler : ces deux trucs-là ne sont pas cool du tout pour la vie marine.)

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(Source : Institut océanographique de Monaco / musee.oceano.org)

Sur ce thème, je suis évidemment bien mal placée pour donner des leçons, mais je vous mets quand même ci-dessous quelques petites vidéos pédagogiques très bien faites, diffusées par l’excellente chaîne YouTube des studios Icebreaker (projet du cinéaste Luc Jacquet, réalisateur notamment du docu La Marche de l’empereur).

Aujourd’hui, je mesure mieux l’impact de mes nombreux trajets en avion des années passées. C’est-à-dire leur ordre de grandeur (énorme) par rapport à mon empreinte annuelle « normale » liée à ma vie quotidienne. J’ai trouvé assez instructif de jouer avec des calculateurs en ligne, comme celui de l’Ademe (Connaissez-vous votre empreinte sur le climat ?) et celui du blog BonPote (Avion : calculer en 3 clics votre empreinte carbone).

J’en retiens qu’un vol très long-courrier (comme ceux vers mes destinations préférées, l’Indonésie par exemple), ça dépasse TOUJOURS les 2 tonnes d’équivalent CO2. Or cette limite de 2 tonnes, c’est celle qu’il faudrait avoir par personne et par an d’ici à 2050, pour contenir le réchauffement climatique mondial sous +1,5°C à +2°C ! Pour l’instant, les Français sont autour de 9-11 tonnes en moyenne (du moins ceux qui ne volent pas en jet privé).

Alors oui, comme beaucoup de gens, j’essaye de réduire mon empreinte climatique dans ma conso quotidienne (énergie, alimentation, transports). Des efforts individuels nécessaires mais pas suffisants du tout… Il est en effet impossible d’atteindre l’objectif des 2 tonnes par an avec seulement nos « petits gestes », ce sont surtout les mesures collectives et structurelles qui permettront d’y arriver. Mais l’un n’empêche pas l’autre, bien au contraire, et chacun peut « faire sa part ».

Me concernant, réduire drastiquement mes voyages en avion est de toute évidence le poste prioritaire, le levier le plus efficace pour améliorer mon bilan carbone personnel. Je l’ai déjà fait trois étés d’affilée « grâce » au Covid. Mathématiquement parlant, c’est ce que j’ai fait de mieux pour le climat à ce jour.

Alors, quelle limite me fixer pour les années à venir : un vol tous les deux, trois, quatre ans ? Tous les dix ans ? Plus jamais ? Je me dis que je ne dois pas être la seule mordue de voyages à avoir ce genre d’interrogations…

Dilemme n° 3 : repartir ou pas ?

Ce qui nous mène au troisième dilemme. Quand j’étais au 23e Salon de la plongée de Paris, du 11 au 14 mars 2022, tout le monde m’a posé la même question avec la réouverture progressive des frontières : alors, c’est quand, c’est où, ton prochain voyage ? Ma réponse : je ne sais pas. La prochaine édition, du 6 au 9 janvier 2023, aura d’ailleurs pour thème : « Une plongée plus soucieuse de l’environnement », me renvoyant à mes paradoxes.

Évidemment, l’Indonésie me manque. La splendeur des paysages sous-marins du Triangle de corail aussi. Ça aurait pu être possible d’y retourner cet été 2022. Mais j’ai finalement choisi de rester faire des bulles en France, comme l’an passé. J’avais déjà un peu abordé ce dilemme dès 2020, après mes premières plongées de déconfinement en Bretagne, lors de mon stage à Trébeurden.

Entre-temps, il y a eu les nouveaux rapports du Giec (le Groupe international d’experts sur le climat). Et puis les pics de chaleur, la sécheresse, les incendies de l’été 2022 en France (et je ne parle même pas des catastrophes ailleurs dans le monde). Ça n’envoie pas du rêve…

Auparavant, je ne songeais qu’à mes prochains voyages et mes futures plongées dans des mers lointaines. J’y consacrais presque toutes mes vacances et mes économies. L’immobilité forcée due au Covid m’a contrainte à un peu de cohérence. Pour la première fois de ma vie de plongeuse, j’ai passé trois été successifs sans m’envoler pour une destination exotique.

Au lieu de repartir au bout du monde, j’ai recommencé à plonger régulièrement en Bretagne – ce que je n’avais plus fait depuis des lustres – et même osé une petite incursion en Méditerranée en 2021. J’ai ainsi redécouvert la faune sous-marine près de chez moi. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a vraiment de quoi s’émerveiller sous l’eau ici aussi…

Mes amis non-plongeurs sont chaque fois étonnés quand je leur montre mes photos bretonnes de bancs de poissons, de gorgones, de nudibranches (limaces de mer)… La plupart des gens pense (à tort) qu’il n’y a pas grand-chose à voir en plongée par chez nous.

Une seiche peu farouche vient jouer les stars dans le faisceau lumineux du phare de mon binôme. (Saint-Cast, Bretagne, juillet 2021)
Une seiche peu farouche vient jouer les stars dans le faisceau lumineux du phare de mon binôme. (Saint-Cast, Bretagne, juillet 2021)
Mon binôme sait aussi ne pas effaroucher les congres, qui n'hésitent pas à sortir de leur cachette sous son nez. (Épave du Laplace, Saint-Cast, Bretagne, juillet 2022)
Mon binôme sait aussi ne pas effaroucher les congres, qui n’hésitent pas à sortir de leur cachette sous son nez. (Épave du Laplace, Saint-Cast, Bretagne, juillet 2022)
Des bancs de tacauds jaillissent de l'épave de la frégate Laplace, coulée par une mine en 1950, juste en face du fort La Latte. (Saint-Cast, Bretagne, juillet 2021)
Des bancs de tacauds jaillissent de l’épave de la frégate Laplace, coulée par une mine en 1950, juste en face du fort La Latte. (Saint-Cast, Bretagne, juillet 2021)
Bleu méditerranéen. (Réserve de Cerbère-Banyuls, juillet 2021)
Banc de sars à tête noire, dans le bleu méditerranéen. (Réserve de Cerbère-Banyuls, juillet 2021)
Petite merveille des eaux bretonnes... Un coquet nudibranche (limace de mer), en livrée mauve lisérée de jaune. Son nom : Doris de Krohn (Chromodoris krohni). (Golfe du Morbihan, septembre 2022)
Petite merveille des eaux bretonnes… Un coquet nudibranche (limace de mer), en livrée mauve lisérée de jaune. Son nom : Doris de Krohn (Chromodoris krohni). (Golfe du Morbihan, septembre 2022)
Vert breton. (Saint-Cast, juillet 2022)
Vert breton, avec une touche d’orange. (La Catis, Saint-Cast, juillet 2022)

Dilemme n°4 : la frustration et l’envie d’ailleurs

Petite remarque en passant : oui, bien sûr, les réflexions que j’étale ici sont des dilemmes de « riches », qui peuvent sembler bien dérisoires. Vivre dans un pays en paix, avoir du temps libre pour ses loisirs et de l’argent à dépenser dans ses passions, c’est un privilège. Trois étés sans voyager, ça n’est pas une tragédie et il y a beaucoup plus grave dans la vie.

Ceci étant dit, il n’empêche que ma frustration est bien réelle. Dans nos contrées, la courte fenêtre saisonnière limite les sorties en mer, qui dépendent de la météo, de la marée, du nombre de plongeurs inscrits et de l’âge du capitaine. Et puis, surtout, je ne plonge pas juste pour plonger, pour l’activité en elle-même, non. Ce qui m’intéresse, c’est de faire de la photo sous-marine. Or les conditions très changeantes de nos côtes – sans parler de la loterie des binômes qui ne vous attribue pas toujours un comparse idéal pour la pratique photographique – rendent tout plus compliqué dès qu’on veut faire des images…

Je parviens à me faire plaisir avec mon appareil-photo dans les eaux bretonnes ou méditerranéennes, mais je suis aussi pas mal nostalgique de la visibilité spectaculaire et de la profusion de vie renversante de certains fonds indonésiens (où, en plus, on peut plonger en combi humide pas trop épaisse, sans gants ni cagoule… oui, je déteste mettre une cagoule 😅).

L’autre aspect frustrant dans le fait de ne plus voyager, ce sont les plaisirs « terrestres »… Si belles soient nos côtes (et je kiffe les falaises du cap Fréhel), ça ne me dépayse pas vraiment. Je veux dire par là : rompre avec son environnement habituel et la routine du quotidien, c’est précisément ce qui fait le charme des voyages à mes yeux…

Je trouve qu’il y a quelque chose de grisant et d’irremplaçable à découvrir des lieux et des sites naturels qui ne ressemblent pas à ceux que l’on connaît. À s’immerger dans d’autres cultures, d’autres langues, à satisfaire sa curiosité pour d’autres modes de vie… Se confronter à des gens et des horizons différents, ça ouvre l’esprit, ça enrichit et embellit l’existence. Se contenter d’explorer la France ou même l’Europe, cela peut bien sûr être une expérience passionnante, mais on reste malgré tout dans un contexte occidental relativement « familier ».

Conclusion : voyager et plonger autrement ?

Bref, j’en suis donc là de mes petits dilemmes… Me voici en tout cas réconciliée avec la plongée « locale et de saison » (comme les fruits et légumes 😂). Maintenant que j’ai résolu le problème du froid, je trouve ça génial de pouvoir plus facilement plonger près de chez moi. Et je ne m’en priverai plus.

Ces trois années m’auront permis de découvrir davantage le littoral breton, de continuer à m’émerveiller sous l’eau, d’améliorer ma pratique photographique dans des conditions plus difficiles. Mais le grand plaisir que j’en retire ne se substitue pas à la joie que me procurent les voyages…

Alors, pour les années qui viennent, j’envisage une sorte de compromis : mon idée, c’est de partir beaucoup moins souvent qu’avant. Mais une fois ailleurs, de rester sur place beaucoup plus longtemps. Il ne me reste plus qu’à trouver comment organiser ça.

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