Ce petit animal marin est la star de Romblon, aux Philippines. Des plongeurs sont prêts à parcourir des milliers de kilomètres pour admirer cette étrange limace de mer !

Un nudibranche transparent

Mars 2017. Je suis sur l’île de Romblon, aux Philippines. « Ici, on a le Saint Graal des nudibranches », m’annonce fièrement Philipp, du centre de plongée The Three P.

Le Graal des nudibranches ? Carrément ? Qu’a-t-il de si spécial ? « C’est un nudibranche récemment découvert, très difficile à trouver et vraiment étonnant. Mais il faut que tu voies par toi-même. Tu sais, on a des plongeurs du monde entier qui viennent ici rien que pour le photographier. Son nom, c’est Melibe colemani. Dis au guide que tu veux en voir, il va t’en montrer… »  

Et c’est vrai, qu’il faut le voir pour le croire… Cette limace de mer est translucide ! On voit ses organes à travers ! 😮

Le Melibe colemani me présente son profil gauche. On aperçoit ses organes à travers son corps translucide. (Romblon, Philippines, mars 2017)

Le Melibe colemani me présente son profil gauche. On aperçoit ses organes à travers son corps translucide. (Romblon, Philippines, mars 2017)

Le profil droit est bien aussi ! (Romblon, Philippines, mars 2017)

Le profil droit est bien aussi ! (Romblon, Philippines, mars 2017)

Ce specimen de Melibe colemani est assez grand, il mesure bien dans les 4-5 cm. (Romblon, Philippines, mars 2017)

Ce specimen de Melibe colemani est assez grand, il mesure bien dans les 4-5 cm. (Romblon, Philippines, mars 2017)

Ce n’est pas la seule bizarrerie. Son corps est formé d’un réseau de tubes, d’une couleur beige blanchâtre, qui sont en fait des glandes digestives. Sur son dos, elles se prolongent en imposantes excroissances, appelées cérates.

J’avoue, je ne savais rien de tout ça avant d’avoir sous les yeux mon premier Melibe colemani… 😍 D’ailleurs, même quand je l’ai sous les yeux, la première fois, je ne vois rien !

Très difficile à repérer

Joseph alias « Erap », mon guide philippin, me désigne pourtant un truc avec insistance, pointant deux doigts vers ses yeux puis l’index vers une touffe de corail mou. Voyant que je ne vois rien, il fait un cercle avec le bout de son pointeur au-dessus des polypes, à l’endroit où je suis censée regarder, puis écarte délicatement les « tiges » qui ondoient dans le courant. Mais je ne vois toujours rien. Rien de rien. D’ailleurs, je ne sais même pas à quoi ressemble le truc que je dois voir.

Et puis, enfin, ça y est ! ! ! Je le VOIS !

Là, je ne suis pas trop sûre de ce que je vois. Je prends une photo un peu au jugé.. (Romblon, Philippines, mars 2017)

Là, je ne suis pas trop sûre de ce que je vois. Je prends une photo un peu au jugé.. (Romblon, Philippines, mars 2017)

Ça y est, j'ai le déclic ! Je discerne enfin, dans cet amas de filaments, une bête... Là, le Melibe colemani me fait face et me "regarde" (façon de parler)... (Romblon, Philippines, mars 2017)

Ça y est, j’ai le déclic ! Je discerne enfin, dans cet amas de filaments, une bête… Là, le Melibe colemani me fait face et me « regarde » (façon de parler)… (Romblon, Philippines, mars 2017)

Il me faut un peu de temps encore pour repérer l’avant et l’arrière de la bête, qui doit faire dans les 4-5 centimètres. En plus, il cavale, ce nudibranche. À chaque mouvement de houle, il ondule lui aussi, avance, se redresse, lève la tête… C’est sa tête, là ? Wahoooou… J’hallucine.

Sa gueule est comme un réticule, un mini-filet que je devine capable de capturer de minuscules et invisibles proies qu’il n’a plus qu’à digérer. C’est un monstre gélatineux. Une limace multiforme. Un nudibranche fantôme.

Le voilà qui se redresse et semble prendre son élan, levant sa drôle de tête. (Romblon, Philippines, mars 2017)

Le voilà qui se redresse et semble prendre son élan, levant sa drôle de tête. (Romblon, Philippines, mars 2017)

On dirait bien qu'il ouvre grand la bouche, là... (Romblon, Philippines, mars 2017)

On dirait bien qu’il ouvre grand la bouche, là… (Romblon, Philippines, mars 2017)

En plus, il  n’y en pas qu’un… Joseph attire mon attention sur ses petits camarades translucides. Sous l’eau, il y a des coins à nudibranches, comme il y a des coins à champignons en forêt ! 😂

Sans l’œil de mon guide et sa connaissance du site (j’en parlais dans un précédent article sur la muck-dive), jamais je n’aurais réussi à observer et photographier cette merveille de la nature… Le Melibe colemani est si léger, si vaporeux, qu’il faut l’approcher avec d’infinies précautions. Car un simple mouvement de la main au-dessus de la petite bête suffit à créer un courant capable de le soulever du substrat et de le faire flotter en pleine l’eau. Il ne ressemble plus à rien, alors. On le confondrait facilement avec un vague débris spongieux emporté par le courant.

Lors de cette plongée – et quelques autres les jours suivants, où je demanderai de nouveau à voir le Melibe colemani – je passe donc un très très long moment scotchée sur place, à observer et photographier le minuscule et fascinant animal. Un jeu de patience…

Melibe colemani, une découverte récente

Le Melibe colemani est un nudibranche filtreur qui a été nommé ainsi en hommage à celui qui l’a découvert, le naturaliste et photographe australien Neville Coleman (1938-2012). Une trouvaille faite à Mabul, l’île voisine de Sipadan, en Malaisie, près de Bornéo : Coleman en a publié la toute première image en 2008, dans sa Nudibranchs Encyclopedia.

J’aime beaucoup le récit qu’il fait de la plongée au cours de laquelle il a aperçu et photographié pour la première fois cette curieuse bestiole, jusqu’alors inconnue des scientifiques. Lui aussi à mis du temps à vraiment voir ce qu’il avait sous les yeux… L’histoire est rapportée ici sur ce site américain de passionnés :

→ The Slug Site : Melibe colemani

Ici aussi on distingue bien les organes, de couleur rouge, au milieu du corps transparent. (Romblon, Philippines, mars 2017)

Ici aussi on distingue bien les organes, de couleur rouge, au milieu du corps transparent. (Romblon, Philippines, mars 2017)

La houle rabat ses excroissances d'un côté. (Romblon, Philippines, mars 2017)

La houle rabat ses excroissances d’un côté. (Romblon, Philippines, mars 2017)

Le Melibe colemani rampe, sa progression est fascinante à observer. (Romblon, Philippines, mars 2017)

Le Melibe colemani rampe, sa progression est fascinante à observer. (Romblon, Philippines, mars 2017)

La nomenclature et la description scientifique de l’espèce n’ont été établies qu’en 2012 seulement (un mois après le décès de Coleman) par deux biologistes marins spécialistes des nudibranches, l’Espagnole Marta Pola et l’Américain Terrence Gosliner. Pour les super mordus de science, voici deux liens (en anglais) vers leur étude :

→ Un extrait de l’étude ici
→ Un PDF en téléchargement là

(Coïncidence : je découvre en consultant la page Facebook du centre de plongée The Three P, que Terrence Gosliner a lui aussi passé une semaine à Romblon il y a peu, en avril 2017, pour ses recherches scientifiques !)

Outre Mabul en Malaisie, le Melibe colemani a aussi été observé en Indonésie à Komodo et Lembeh. Aux Philippines, à Romblon, les plongeurs du centre The Three P l’ont repéré pour la première fois en 2013.

L’espèce est sans doute répandue dans les eaux du Triangle de Corail. Mais ce nudibranche est tellement difficile à voir, qu’il n’est pas étonnant qu’il n’ait été découvert que tout récemment. Particulièrement convoité par les plongeurs photographes macro, il est considéré comme une rareté. L’avantage, à Romblon, c’est que les guides savent où les trouver.

En tout cas, pour moi, sous l’eau, c’est l’extase. Le Melibe colemani ne ressemble à aucun nudibranche que j’ai pu rencontrer jusqu’à présent. C’est de l’inédit, de l’étrange. Quelle créature extraordinaire ! Le Graal. On me l’avait bien dit…

👌 😉

Philippines : Anilao + Romblon - mars 2017

4 commentaires

  1. jean claude

    Fantastique !!! photos au 105 macro ?
    J’irai à Anilao fin 2017 ( romblon complet pour mes dates) , avec un peu de chance …

    Répondre
    • Corinne Bourbeillon

      @Jean-Claude : là, je suis en effet avec mon nouveau jouet, un objectif 100mm macro, dont je parlais ici dans un précédent post :
      → Plonger dans un autre monde aux Philippines

      Je ne crois pas qu’Olivier, d’Asiaqua.com, qui vit à Anilao et m’a organisé ce petit séjour à Romblon, ait déjà vu de Melibe colemani à Anilao. Apparemment c’est vraiment à Romblon qu’on est sûr d’en trouver. Mais comme tu dis, avec un peu de chance… 😉

      Répondre
  2. Ludovic

    Ha ouf… c’état le dernier long weekend de mai, on a eu chaud sinon il fallait attendre le 14 juillet pour que l’article sorte… 😉
    Il manque à mon album Panini celui-là, félicitations pour les photos, le rendu est très clair, très isible, on se demande finalement comment tu as fait pour ne pas le voir sur ce fond noir…. 😀 😀 😀

    Répondre
    • Corinne Bourbeillon

      @Ludovic : procrastination is my middle name… À ce petit jeu-là, je suis encore plus forte que toi 😀 Le rendre « lisible », c’est toute la difficulté avec ce foutu Melibe c. On m’a enseigné quelques techniques 😉

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

109 Partages
Partagez96
Tweetez11
+11
Épinglez1