Le sociologue Rodolphe Christin a publié “Manuel de l'antitourisme” aux éditions Yago.
Rodolphe Christin est sociologue et anthropologue de formation. Il a publié “Manuel de l'antitourisme” aux éditions Yago.

Le tourisme a-t-il tué l’esprit du voyage ?

  Entre deux voyages

J’ai rencontré il y a quelques jours le sociologue Rodolphe Christin, pour une interview. Il est l’auteur de Manuel de l’antitourisme, aux éditions Yago. Un petit livre “poil à gratter”, dans lequel il nous invite à redonner du sens à nos voyages.

Touriste ou voyageur ?

Le sociologue Rodolphe Christin a publié “Manuel de l'antitourisme” aux éditions Yago.
Rodolphe Christin est sociologue et anthropologue de formation. Il a publié “Manuel de l’antitourisme” aux éditions Yago.

Dans son Manuel de l’antitourisme, Rodolphe Christin revient sur ce qui oppose le voyageur au touriste. Il dénonce avec virulence les dégâts socio-écologiques engendrés par l’industrie touristique. Mais surtout, son bouquin donne à réfléchir sur ce que le fait de vouloir « partir en vacances » dit de nous, de notre société.

Bien sûr, il y a quantité de façons différentes de voyager. Mais qu’il s’agisse de “package” tout inclus, de vol sec, de circuit “aventure” ou séjour “équitable”, gardons à l’esprit que nous autres Occidentaux, qui voyageons pour notre plaisir, sommes forcément des touristes. « Il y a parfois du voyage dans nos tourismes et toujours du tourisme dans nos voyages », rappelle Rodolphe Christin. Pas faux !

En fin de matinée, les touristes envahissent Maya Beach, sur l'île de Koh Phi Phi Leh, en Thaïlande. C'est là qu'a été tourné le film “La plage” (The Beach) avec Bernardo Di Caprio et Virginie Ledoyen.
En fin de matinée, les touristes envahissent Maya Beach, sur l’île de Koh Phi Phi Leh, en Thaïlande. C’est là qu’a été tourné le film “La plage” (The Beach) avec Bernardo Di Caprio et Virginie Ledoyen.

Je ne l’ai pas évoquée dans mon article, mais j’aime bien l’une des réflexions qu’il fait dans son livre, disant que la véritable aventure, aujourd’hui, n’est pas tellement du côté de certains “explorateurs” très médiatisés qui font rêver les téléspectateurs, mais plutôt chez les voyageurs de la migration.

Chez ceux qui prennent des risques insensés pour partir, dans l’espoir d’une vie meilleure ailleurs… C’est assez juste.

L’interview : « Notre société de loisirs a fait du voyage un produit de consommation »

Je vous livre ci-dessous, le texte de l’interview parue dans Ouest-France, ce samedi 25 octobre 2008. Pour cause de lignage limité, ce n’est bien sûr qu’une version résumée de notre entretien…

Interview de Rodolphe Christin, Manuel de l'antitourisme, Ouest-France, 25 octobre 2008Pourquoi dites-vous que le tourisme est un « antivoyage » ?
– Voyager, c’est obéir à une pulsion nomade, un peu libertaire, qui nous pousse à l’aventure, à la découverte, à la connaissance. Mais notre société de loisirs a fait du voyage un produit de consommation. On nous vend sur catalogue du soleil ou de la neige, du divertissement ou de l’exotisme. La destination importe souvent moins que le prix, le confort, le service, le décor. La prestation touristique a remplacé l’esprit du voyage.

L’exotisme promis par les tour-opérateurs n’est donc qu’une illusion ?
– L’industrie touristique tend à gommer l’exotisme, en tant que choc culturel et esthétique, voire existentiel. Les transports sont organisés, les sites aménagés, les hôtels standardisés. Même pour les voyageurs indépendants, il est difficile de sortir des chemins balisés.

Vous dénoncez avec virulence les méfaits de l’industrie touristique…
– C’est aujourd’hui la première activité économique mondiale. Le paradoxe du tourisme, c’est qu’il tue ce dont il vit. Partout sur la planète, on massacre l’environnement pour rendre les lieux « accueillants ». Côtes bétonnées, parkings, consommation d’eau à outrance… Les touristes représentent une infime minorité de la population mondiale, mais ils ont un impact majeur sur les lieux qu’ils visitent. Le tourisme exploite, pollue, détruit.

À vous entendre, il vaudrait mieux ne plus partir en vacances !
– Non, mais peut-être faudrait-il voyager différemment. Privilégier le cheminement à la destination. Partir moins souvent, plus longtemps, moins loin. Certains se déculpabilisent en se tournant vers le tourisme “équitable” ou “durable”. Je ne doute pas de leur sincérité. Mais cela reste un produit touristique.

Comment retrouver l’esprit du voyage ?
– En laissant place à l’imprévu, au vécu, à la rencontre. En tentant aussi d’être un peu plus lucides sur notre mode de vie. On part pour échapper à un quotidien pas toujours très exaltant. C’est peut-être ce quotidien qu’il faudrait réinventer. L’évasion réside parfois dans une simple balade près de chez soi. Le voyage, c’est une rêverie, une philosophie, une curiosité. Il commence sur le pas de la porte.

Éloge de la lenteur

Le sociologue conclut son livre sur un éloge de la lenteur : il nous suggère de laisser le moins de traces possibles autour de nous en voyage. Et aussi de « faire l’effort d’un pas de côté ».

C’est une invitation à se glisser dans les mailles du quotidien, « ces interstices d’ici et d’ailleurs que les circuits officiels ignorent superbement, sinon par accident ». Petit extrait :

C’est aussi cela l’exotisme, cette part de non vu, de non vécu, que le voyage, parce qu’il change les perspectives et provoque des expériences inédites, permet de découvrir et d’expérimenter malgré l’inconfort — mental plus que physique —, l’incertitude, la peur parfois. Découvrir, rencontrer, pour le meilleur et pour le pire.
Être là, vraiment là, conduit la conscience au dehors, hors de nos horizons et des contours ordinaires de notre subjectivité, grâce à une réceptivité pleine et entière, exacerbée par le changement de contexte, où l’on recueille le monde comme l’eau de la source dans le creux de ses mains.
Une fois hors de soi, l’anodin s’entoure d’une aura particulière, il affiche sa présence à l’intérieur de la conscience. C’est ainsi que le voyage permet d’accéder à l’universel en soi, via un détour qui ouvre « les portes de la perception ».

Et vous, quelle est votre définition de l’exotisme ? Avez-vous l’impression d’avoir l’esprit du voyage ?

AJOUT du 19 janvier 2009. Sur le même thème, je vous invite à découvrir mon expérience toute fraîche du tourisme en « tout inclus » en République dominicaine dans ce billet → Les affres et les joies du « todo incluido ».

  Entre deux voyages

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